Ma hantise dans la vie, c’est de cesser d’apprendre. Cesser de progresser. Stagner. Intellectuellement, du moins, puisqu’émotionnellement je ne serais pas contre une petite stagnation par-ci par-là. On va à l’école, au collège, au lycée, on engrange des connaissances et puis tout d’un coup on cesse d’essayer de nous faire apprendre des choses et c’est à nous tout seuls de progresser. Certains choisissent la lecture, mais, amatrice de fiction, je reconnais que cette dernière nourrit surtout mon imaginaire. Je crois que c’est pour ça aussi que j’adore le théâtre. Il m’amène à des oeuvres, à des auteurs, à des textes auxquels jamais je ne me serai confrontée.
C’est un fonctionnement petit pas par petit pas. Un jour, je choisis un spectacle qui me parle, et j’y découvre un comédien. Ce comédien me marque et je décide que je le suivrai dans tous ses spectacles. Et c’est comme ça que plus tard, grâce à lui, je peux dire que j’ai découvert les Mémoires d’Hadrien. Je peux dire que j’ai été emportée, même, par ce texte, que, sinon, jamais je n’aurais approché. Je peux dire merci.
Ce qui marque en premier, chez Jean-Paul Bordes, c’est évidemment sa voix. Sa diction étrange, légèrement affectée, sophistiquée, à la mélodie si particulière. C’était une si bonne idée d’associer Bordes à Yourcenar. Le phrasé monotone de cette dernière trouve un écho particulier dans la mélopée du comédien. Elle manie la phrase courte quand lui fait exister derrière chaque mots une foule de pensées et d’images. Leurs rythmes, leurs singularités, leurs bizarres élégances se complètent à merveille.
Jean-Paul Bordes est de ces comédiens qui ouvrent des portes, des allées entières. Là où le texte pourrait rebuter par un aspect trop érudit, il le remet à portée d’homme. Il parvient à faire coexister la grandeur inaccessible de l’Empereur, et cette banale proximité qui lie tous les êtres conscients de leur finitude. On dit parfois des comédiens qu’ils défendent leurs personnages. J’aurais plutôt tendance à dire qu’il l’habite. Jean-Paul Bordes et Hadrien ne sont qu’un. Et font de cette fin de vie un moment magnifique.