Il y a deux choses que j'adore au théâtre. M'évader, et réfléchir. J'abuserais si je disais que la plupart des spectacles font le choix de l'un ou de l'autre, ce n'est pas parfaitement vrai. Mais disons que ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre autant d'équilibre entre l’élan narratif qui t’embarque, et les petites secousses existentielles qui te laissent un peu sonné. Entre l'art de raconter une histoire, et celui de nous ouvrir en douce toutes les portes du doute. Entre les rires, l'émotion, la curiosité, et cette fin qui serre un peu plus fort, peut-être parce qu'on a baissé les armes. Ou peut-être simplement parce qu'on avait plongé, tête la première, dans cette histoire.
Tout est fait pour nous faire plonger. On entre directement dans le bassin. Il y a de la tendresse, de l’humour, une parole familière, presque complice. Et pourtant, ça tangue déjà. Et puis, quelque chose glisse. Une phrase fait basculer la scène. Un flashback déforme le présent. Les scènes s’enchaînent, les styles se mêlent, le ton évolue. Un souvenir en appelle un autre, une phrase anodine ouvre sur un gouffre, une superstition devient presque un système de pensée. C'est à la fois concret et vertigineux. Par moments, on est dans une histoire. A d'autres, dans une pensée. On passe du rire à la sidération, d'un détail de vie à une réflexion qui nous dépasser.
Ça parle d'attente. De ce qu'on imagine, quand on ne sait pas. De ces moments où on négocie avec la réalité, où on se dit que si on avait agi autrement, alors, peut-être. Peut-être. Il y a tout, dans un peut-être. Toutes les possibilités, tous les espoirs, tous les doutes, tous les regrets. Dans la vie, c'est un flot de pensées. Un bouillonnement intérieur. Un pincement qui ne prévient pas. Mais au théâtre, on peut les faire exister. Elles les vivent. Elles les traversent. Elles les subissent. Ça devient tangible. Sans cris, sans grands gestes. Juste une présence tenue, tendue, qui dit tout sans forcer. Et c'est trop tard. On est happé. Et quand la fin arrive, tout s'accélère. Ça cogne. C'est une autre spectacle, presque, qui surgit. Ha, non. C'est juste le réel qui refait surface.