Je suis tombée amoureuse de cette pièce lorsque je l’ai découverte, il y a plus de dix ans, dans une mise en scène de Daniel Mesguich. On tombe amoureux de la pièce, de sa forme, de son mystère, de ce rapport si particulier qu’elle entretient avec le spectateur. Comme si elle jouait à la fois avec nous, de nous, et contre nous. Comme si, chaque fois qu’elle se livrait un peu, elle semblait nous échapper à nouveau. Est-ce que cette vision de l’amour est très saine ? Probablement pas. Et c’est encore pire au sortir du spectacle.
J’ai l’habitude de prendre des notes lorsque je vais voir des spectacles, mais pour ce spectacle, ça n’a servi à rien. Car j’y ai noté tout ce qu’ils faisaient passer. Tout ce que leurs silences évoquaient, tout ce que leurs regards racontaient. Toutes les choses que j’y ai découvertes, alors même que je pensais si bien connaître cette pièce. Mais le plaisir de cette pièce, c’est la découverte. Contentons-nous de dire, alors, que cette distribution, que cette direction d’acteurs, que cette mise en scène, que ce chemin qui nous est proposé, s’imbriquent dans une justesse parfaite.
C’est une pièce fabuleuse, mais traître. La première confrontation est, je pense, « forcément » captivante. On découvre cette forme particulière, on récupère les indices au fur et à mesure, on se laisse mener à la baguette… il y a quelque chose de troublant et de fascinant à la fois. Bref, vous l’aurez compris, si c’est votre première fois, allez-y les yeux fermés. Mais une fois qu’on a déjà les pièces du puzzle, une fois qu’on connaît un peu l’histoire, une fois que le macro n’a plus de secret pour nous, il faut trouver autre chose. C’est alors dans le micro que tout se joue. Trahisons, c’est une pièce qui ne demande qu’à être façonnée. Car si le texte est génial, c’est aussi parce qu’il ne livre pas tout : il ouvre des brèches, laisse des silences, suspend des intentions. Tout passe alors dans un regard, une inflexion, un infime déplacement. C’est là, sans jamais être dit. Et ici, c’est d’une précision redoutable. Bref, vous l’aurez compris, même si c’est votre dixième fois, allez-y les yeux fermés.