On parle souvent d’intelligence sans vraiment saisir toute sa complexité. On la réduit à la logique, à la capacité de résoudre une équation, à l’art de formuler des remarques pertinentes. Mais l’intelligence, ce n’est pas qu’un QI. C’est avant tout une capacité à réfléchir, à prendre du recul, à comprendre au-delà des apparences.
Je n'ai pas lu le roman. Il est sûrement génial. Mais je pense que quelque part, Grégori Gadebois le sublime. Il fait naître sous nos yeux un Charlie enfantin, maladroit, dont le regard est vide et la parole hésitante. Il bute sur les mots, son corps est agité, son visage fermé. Puis, lentement, subtilement, la transformation opère. Rien de brutal. Juste des ajustements imperceptibles : une posture qui s’affirme, une voix qui s’éclaircit, des phrases plus construites. Jusqu’au moment où Charlie nous prend de court : il parle de physique quantique, manie l’ironie, démonte les discours avec une aisance désarmante. Tout a changé. Même son regard, plus vif, plus profond. On le respecte, on l’admire… on se laisse même gagner par une légère exaspération.
Mais la tragédie guette. Car Charlie est suffisamment intelligent pour comprendre que son génie n’est qu’un mirage. L’expérience n’offre qu’un sursis. L’ascension fulgurante cède peu à peu la place à une chute inévitable. Et là encore, la performance de Gadebois bouleverse. La dégringolade est lente, douloureuse. Charlie s’accroche aux souvenirs de ce qu’il a été, mais ils lui échappent, comme du sable entre les doigts. Les noms de Planck, Gauss et des autres génies qu’il vénérait deviennent flous, vides de sens. Seul Algernon, le compagnon de l’expérience, reste gravé en lui. Le dernier fil ténu d’un passé qui s’efface.